Inspiratrice d'équilibres

Team « Le Corbusier », ou Team « architecture vernaculaire » ?

Choisis ton camp…

🏡Tu es fan de maisons anciennes, traditionnelles, ce qu’on appelle « vernaculaire » dans le jargon architectural ?
🏢 ou plutôt d’architecture moderne, comme le Couvent de la Tourette ou la Villa Savoye, conçus par Le Corbusier ?

La Villa Savoye, à Poissy (Yvelines), construite de 1928 à 1931 par Le Corbusier et Pierre Jeanneret Crédit photo : 123rf

Quelques définitions

Je reprends quelques instants ma casquette d’enseignant en école d’architecture intérieure, pour clarifier quelques notions.

Architecture vernaculaire :

Vernaculaire : Du pays, propre au pays. S’applique aussi à une langue vernaculaire : dialecte

On parle de construction vernaculaire pour définir une construction typique d’une région : les maisons à colombages en Alsace, les maisons en pisé dans le Dauphiné, les maisons en bois dans les Landes, etc…

Cela qualifie des techniques de construction et des formes, des typologies … comme la forme du toit, les couleurs, la forme des ouvertures etc.

Les immeubles de Canuts à Lyon rentrent ainsi dans ce cadre d’une architecture vernaculaire, en particulier avec des proportions de fenêtres et les fameuses jalousies, très typiques.

Architecture moderne :

Ne confondons pas architecture moderne et architecture contemporaine !

  • L’architecture contemporaine, c’est ce qui se construit à l’époque d’où l’on parle : elle est contemporaine de celui qui s’exprime.
  • l’architecture moderne, ou mouvement moderne, nait au début du 20e siècle (avec le Bauhaus de Walter Gropius) et correspond à une période qui s’étend jusqu’aux années 60-70. Le Corbusier, Ludwig Mies van der Rohe, Oscar Niemeyer, Frank Lloyd Wright, sont quelques uns des représentants les plus connus.

Les caractéristiques du mouvement moderne

L’architecture moderne repose sur les principes comme le refus de l’ornementation (des façades en particulier), et des maximes comme :

  • « La forme suit la fonction » (« form follows fonction », de Louis H. Sullivan en 1896),
  • « Moins c’est plus » ( « less is more » de Ludwig Mies van der Rohe)

Dans son ouvrage publié en 1923-1924 Vers une architecture, Le Corbusier thérorise 5 principes pour la conception architecturale de l’époque moderne.

La maison archétypale

Si l’on demande à un enfant de dessiner une maison, il y a fort à parier que cela ressemble plus ou moins à ceci :

Là, c’est moi qui l’ai dessinée 🙂  !

Nous y voyons  :

  • une maison posée au sol
  • un toit pointu
  • des fenêtres verticales

Ce qu’on ne voit pas sur le dessin, ce sont des moulures sur la façade, comme ces façades lyonnaises :

et des espaces intérieurs cloisonnés de façon rigide par des murs porteurs.

Le Corbusier renverse la table

Partant de 5 caractéristiques des maisons traditionnelles, Le Corbusier prend le contrepied (il fait « table rase »), créant ainsi un manifeste de 5 principes de l’architecture moderne :

  • 📌La maison décolle et lévite sur des pilotis, au lieu d’être posée et ancrée au sol. Ainsi, le jardin peut passer en dessous …
  • 📌Son toit pointu s’aplatit en toit terrasse … ainsi, on gagne l’usage éventuel d’un espace extérieur avec vue…
  • 📌Ses fenêtres en hauteur s’allongent à l’horizontale, formant des fenêtres-bandeau. Ainsi, on peut parcourir l’espace en continuant à percevoir la vue (ou pas…si on n’est pas bien « calibré », j’y reviens), alors que les fenêtres verticales supposent qu’on s’arrête pour regarder la vue …
  • 📌la façade devient une surface plane, lisse, sobre. Les ornementations et fioritures disparaissent.
  • 📌le plan intérieur est libéré des murs porteurs, ainsi l’espace peut évoluer, s’ouvrir…

L’incarnation parfaite de ce manifeste et de ces principes, c’est la villa Savoye :

Des évolutions permises par l’évolution des techniques

Ces principes ont tiré parti des progrès techniques des matériaux industrialisés comme le béton armé, l’acier, le verre.

Par exemple, la fenêtre verticale est plus facile à gérer en terme de structure, que la fenêtre bandeau qui suppose un long linteau pour tenir le poids du mur au dessus … ce qui nécessite du béton armé ou des profils en acier…

Faire des grandes vitres suppose une maîtrise de la technologie du verre et de son comportement dans les changements de température …

Des espaces ouverts, sans murs porteurs, suppose de pouvoir reprendre toutes les charges structurelles sur de grandes portées, sur les murs périphériques ou sur des piliers ou des poteaux… Là aussi, béton armé et profils aciers apportent des solutions.

Ces progrès ont fait sauter des contraintes techniques et ouvert un champ de créativité. Personne ne va s’en plaindre…

Toutefois, ça n’est pas parce qu’on peut faire quelque chose, qu’on est obligé de le faire sans se poser de questions ! Car la question, c’est … oui mais à quel prix ? avec quelle perte énergétique, subtile, invisible ?

Les maisons se standardisent

Les maisons se standardisent, en lien avec :

  • l’objectif, sympathique au demeurant, de rendre accessible tout le monde à un logement abordable et confortable
  • un enthousiasme (dont nous sortons peu à peu) pour l‘organisation scientifique du travail, l’industrialisation des biens de grande consommation (c’est le moment où on dit « on n’arrête pas le Progrès ! »)

Ainsi l’objectif, in fine, c’est de faire de la maison un bien de grande consommation ! On sort de processus artisanaux, fabriqués à la main, pour aller vers des principes de préfabrication. L’humain cède encore un peu plus de terrain aux machines…

On peut concevoir les mêmes maisons sous tous les climats, et d’ailleurs il faut le faire… car sinon on n’atteint pas les objectifs de réduction de coûts grâce aux effets d’échelle…

Alors que les pentes de toit vernaculaires s’adaptent aux conditions locales : enneigement, protection contre le vent, écoulement de la pluie … Le toit pentu, ça sert à quelque chose !

Par ailleurs, les toits terrasse posent de vraies questions, pas si simples, de gestion des eaux pluviales, de l’étanchéité dans le temps…Car le béton, tout industriel qu’il est, travaille dans le temps … Aussi parce que le terrain se rappelle au bon souvenir de la maison …

« Tu voulais m’échapper, avec tes pilotis ? Mais tu ne peux pas … les bâtiments, ça ne volera pas avant un bon moment ! »

 

La maison vue comme une machine à habiter

Fasciné par les paquebots, en particulier par leur optimisation, Le Corbusier développe le concept de la maison vue comme une « machine à habiter » : tout comme le paquebot est une machine à naviguer, la maison doit être une machine à habiter.

Ce qu’il entend par là, c’est la recherche de fonctionnalité, qu’il oppose à l’ornementation qui prévaut à l’époque.

Dans le contexte de l’époque, il s’agissait d’un progrès, qui a permis des avancées majeures dans les normes de confort.

Et de fait, penser ergonomie, fonctionnalité, efficience, fluidité des circulations, ça reste le premier niveau même du Feng Shui et c’est le minimum qu’on puisse demander à un architecte (voir d’ailleurs mon livre « Définir votre projet pour l’habitat de vos rêves).

Mais l’effet pervers ne tarde pas : la « machine à habiter » et son côté mécaniste, froid et rationnel, avait besoin d’un humain standardisé.

Un humain standardisé

C’est ainsi que les bâtiments conçus par Le Corbusier reposent sur l’utilisation du Modulor, qu’il invente en 1945.

Mot-valise composé avec le terme « module » et le « nombre d’or », il était destiné, selon Le Corbusier, à permettre l’harmonie entre l’humain et son environnement.

En 1941, dans la Charte d’Athènes, il écrit :

« Le dimensionnement de toutes choses dans le dispositif urbain ne peut être régi que par l’échelle humaine »

puis

« L’architecture, après la déroute de ces cent dernières années doit, de nouveau, être mise au service de l’homme. Elle doit quitter les pompes stériles, se pencher sur l’individu et créer pour le bonheur de celui-ci, les aménagements qui entoureront, les rendant plus aisés, tous les gestes de la vie »

L’intention est louable. Mais ce Modulor postule que l’être humain normalisé mesure 1,829 m (précis, n’est-ce pas ?)

Vous ne mesurez pas 1,829 m ? Moi non plus. Je mesure 1,60 m. Et c’est pour ça que je n’aime pas trop les fenêtres bandeau …Avec mon 1.60 m, je ne vois pas dehors … ni mon mari qui fait 1.90 m !

 

Au demeurant Le Corbusier n’est pas le premier en quête de standardisation des mesures et proportions… Ernst Neufert, un des premiers étudiants du Bauhaus invente e, 1936 un système sur la base d’un homme mesurant 1.75 m. Bien connu des étudiants en architecture car il est l’auteur d’un guide régulièrement mis à jour  « les éléments des projets de construction » , aux éditions du Moniteur.

Mêmes causes, mêmes effets : son système s’applique à un humain standardisé.

Mais finalement, ils ne font que reprendre à la lettre les paroles de Protagoras (sophiste grec, 485-411 av. JC.)

« L’homme est la mesure de toutes choses ».

Les maisons sont vivantes !

Le Corbusier théorise la maison comme une Machine à habiter…mais dans mon monde à moi, les Maisons sont vivantes !

C’est d’ailleurs le titre de mon livre, « Nos lieux sont vivants » !

❌Ce ne sont pas des machines standardisées pour des humains standards 🤖.
❌Elles s’adaptent, évoluent, s’adaptent à leur milieu physique et social – comme le vivant ! et nous font évoluer .
❌Le beau ne prend pas le dessus sur le fonctionnel ni sur le bienveillant pour l’humain.

 

Faire table rase des principes traditionnels, c’est prendre des risques !

Le mouvement moderne est parti du principe que si les techniques permettaient de construire autrement, alors il fallait le faire … 

  • aplatir les maisons
  • les décoller du terrain
  • ouvrir les espaces intérieurs
  • agrandir les ouvertures sur l’extérieur

Mais peut-être que ces principes archétypaux contenaient aussi une composante énergétique ?

Faire table rase, oui mais avec quelles conséquences ? Le Corbusier a-t-il vraiment maîtrisé jusqu’au bout cette réflexion ? Pas sûr…

Une maison en lévitation, c’est un ancrage défaillant – avec un risque pour la stabilité émotionnelle des habitants

Le plan libre apporte le risque d’espaces trop ouverts – avec des risques pour la concentration, pour le vivre ensemble car les espaces intermédiaires, les sas et transitions, permettent d’articuler l’individu, la famille, le monde extérieur …

Une maison sur pilotis, standardisée, c’est le risque d’une perte de connexion entre Ciel et Terre… avec des effets énergétiques conséquents (parce qu’un terrain et une maison qui ne s’entendent pas bien, ce n’est pas chouette à voir ni à vivre !)

Faut-il construire aujourd’hui des fausses maisons traditionnelles ?

Faut-il vraiment choisir son camp ?

En réalité, on peut faire des maisons contemporaines, avec le confort moderne (mais s’il vous plait… pensez Low Tech, la planète vous remerciera !) … 

On n’est pas obligé de faire tout ce que le béton armé permet y compris des formes biscornues … avec des impacts conséquences sur le vivant !

Il suffit juste de maîtriser quelques principes…

Quels principes pour un habitat vivant ?

  • L’habitat vivant est ancré en un lieu donné, cohérent avec les conditions locales, la latitude, le terrain. Ses proportions sont déterminées selon la latitude (voir le livre de Raymond Montercy et Jacques Bonvin, Eglise romane, chemin de lumière)
  • Il est composé de formes simples : carrés, rectangles, lignes courbes … Les obliques sont limités aux espaces dynamiques comme les passages, et les angles vifs sont proscrits
  • L’’intérieur clarifie les fonctions et les territoires, ce n’est pas tout mélangé. Cela peut se faire par des cloisons, qui pourront être démolies pour faire évoluer l’espace … ou par d’autres dispositifs !
  • Un habitat vivant est cohérent avec les humains qui l’habitent, leurs activités, leurs façon d’être au monde, en société, en tant qu’individu, couple, ou famille.

Ainsi, on arrive à un accord, un équilibre, une alliance entre l’habitat et l’habitant… Et ça, n’est-ce pas le rêve de tout architecte d’intérieur conscient ? et de tout habitant ?

 

❓Alors, et toi ?

  • tu es Team Architecture moderne ?
  • ou Team Architecture vernaculaire ?

 

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